Ces petites choses qui me manquent
Par où commencer ?
Ce qui me manque, c’est…
ses yeux, sa façon de nous regarder. Un chien ancre son regard dans le nôtre pour nous dire qu’il nous aime et Miyo ne cessait de nous le dire. Je n’avais jamais vu un chien fixer avec tant d’intensité
le bruit léger de ses pas sur le plancher craquant doucement
la façon dont le matin, encore endormi, il courait se mettre à l’aise sur le sofa, tout en gardant un œil sur ce qu’il se passait dans la cuisine
ce petit son exaspéré qu’il poussait quand la préparation en cuisine prenait trop de temps à son goût et que l’apprenti cuisinier qu’il semblait penser être avait désespérément envie qu’un morceau de nourriture lui tombe dans la bouche
le voir manger avec appétit, léchant son bol jusqu’à ce qu’il brille de propreté ou raclant avec sa langue les croûtes récalcitrantes au fond d’une poêle, sa patte en plein dedans
sa manie de creuser sur les lits ou les canapés pour se construire un nid avec les coussins, les couvertures ou plaids
ce soupir bienheureux quand il trouvait une position de sieste confortable
m’amuser à le regarder somnoler sur le canapé en laissant pendre sa tête ; encore mieux, le regarder les quatre pattes et le bidou à l’air
son ronflement apaisant
ses adorables hurlements de loup sur les sirènes d’ambulance
les accueils chaleureux une fois rentrée à la maison, ses bonds, trébuchements, tournoiements – un tourbillon de JOIE
nos promenades, des moments de répit au cours d’une journée remplie
son air quand, au début d’une balade après une longue journée solitaire, il se retournait et jetait un coup d’œil par-dessus sa petite épaule, comme pour s’assurer que j’étais toujours derrière lui ou pour dire avec gratitude « tu es vraiment là »
ses zoomies après une promenade pluvieuse, quand il courait partout à toute vitesse et essayait de se débarrasser de la pluie
le voir prendre de l’avance, puis m’attendre en haut des escaliers pour un petit bisou – les choses juste entre nous que personne ne savait ou remarquait sont peut-être celles qui me tiennent le plus à cœur
Il me manque de la tête aux pieds : sa bouille expressive à l’excès, particulièrement mignonne quand il penchait sa tête, intrigué ; ses oreilles de chauve-souris, toujours attentives ; ses pattes de poulet, qui tremblaient légèrement quand il rêvait ; à l’automne de sa vie, ses sourcils gris en forme de points approximatifs, ses poils de sagesse argentés recouvrant sa frimousse, ses longues chaussettes blanches
Cela me manque de l’observer courir pour attraper une balle ou jouer avec ses jouets, vrais et improvisés : un pot de yaourt, une bouteille en plastique en de rares occasions – avant d’en recycler une, je mettais en veilleuse ma conscience environnementale pour une seconde afin de prendre une photo mentale de son régal –, un bout de carton. Quand je déballais un colis, il s’emparait de morceaux du carton et les déchirait, ne me laissant d’autre choix que de courir après lui pour l’empêcher de s’étrangler puis mettre de l’ordre dans cette pagaille. C’est une de ces choses dont je ne raffolais pas qui maintenant me manquent. Aujourd’hui, je donnerais tout pour le voir déchiqueter une boîte, dérober une pantoufle ou une chaussure…, une boule d’énergie et d’espièglerie
Ce qui me manque, c’est…
son odeur, une senteur qu’on apprend à aimer, comme celle des vieux livres
son amour pour les bains de soleil. Même s’il avait horreur de la chaleur accablante, il adorait baigner dans une chaleur tempérée et dans la lumière et, s’il n’y avait qu’un seul carré ensoleillé dans une pièce, c’est là qu’il se couchait
le contact de sa tête à fourrure contre ma jambe, quand j’étais dans la cuisine et qu’il voulait simplement être près de moi
son habitude de s’asseoir sur ma chaise au petit-déjeuner et de s’assoupir petit à petit, s’appuyant contre mon dos ou se blottissant contre moi pour avoir plus chaud
sa bave et ses poils sur mes vêtements – oui, même ça
mille autres choses
Endurance
Fin janvier 2022, un scanner a révélé que deux disques intervertébraux comprimaient la moelle épinière de Miyo. Deux ans auparavant, il avait été opéré en urgence suite à une hémiplégie gauche. La rechute est apparue en septembre 2021 et, après un semblant de répit, les douleurs au cou se sont intensifiées quand Miyo a chuté dans les escaliers en décembre.
Lors de cette consultation, la vétérinaire a proposé un scan complet juste comme ça et c’est donc par hasard qu’on a découvert la vilaine masse logée dans la rate de Miyo.
Sans tarder, Miyo a subi une splénectomie pour éviter une hémorragie interne, retirer et analyser la masse. Les résultats du laboratoire ont confirmé que la masse était un hémangiosarcome, une tumeur maligne classiquement très agressive. Grâce à l’intervention précoce, les cellules cancéreuses n’avaient pas encore commencé à proliférer mais le pronostic demeurait sombre.
Miyo a ensuite reçu une chimiothérapie – 5 injections de Doxorubicine de début février à fin avril 2022 – et il était estimé que sa vie pourrait être prolongée de 4 à 6 mois tout au plus. Au début du mois de février 2022, peu avant la splénectomie, Miyo a eu sa deuxième opération pour hernie discale.
À l’époque, on lui a aussi découvert une maladie valvulaire mitrale dégénérative et une petite tumeur au cœur.
Miyo avait des checkups réguliers après la chimio pour surveiller son foie et son cœur et évaluer la progression des métastases et, à notre grand soulagement, le cancer ne progressait pas aussi vite que prévu. À la fin de la chimio, Miyo avait deux nodules hépatiques, probablement des cellules tumorales. Début octobre 2022, le rapport médical a révélé qu’elles avaient légèrement grossi. Dans l’ensemble, Miyo allait cependant bien.
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Lorsque Miyo a reçu son premier diagnostic de cancer et a été déclaré en phase terminale, une période de ce qu’on pourrait nommer « deuil anticipé » a commencé. Souvent, je regardais Miyo, essayant d’absorber tout ce qu’il était pour me rappeler de chaque infime détail, et il me manquait. Il était là et déjà il me manquait.
Quand je parlais de lui, je passais du présent au passé et vice versa. Quand il devenait un peu trop silencieux et que j’étais par exemple à mon bureau, je jetais un œil par-dessus mon épaule et étais rassurée de voir sa respiration soulever son corps chaud, toujours vivant.
De plus, des tas de questions me trottaient dans la tête (quand je notais un événement dans mon calendrier, je me demandais : Miyo sera-t-il toujours en vie d’ici là ? Arriverons-nous à organiser un voyage avant qu’il soit parti ?), et je ne savais pas comment accepter cette nouvelle réalité et les projets interrompus, comme l’adoption d’un compagnon pour Miyo.
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Mi-janvier 2023, les nodules au foie s’étaient multipliés.
En mai de cette même année, un autre diagnostic de cancer est tombé : Miyo avait un cholangiocarcinome, une tumeur maligne des voies biliaires, avec des métastases répandues dans tout son foie.
La chirurgie était exclue étant donné l’étendue des lésions et le fait que c’était une masse qu’on ne pouvait enlever et que peu d’informations sont disponibles sur la meilleure chimiothérapie pour ce néoplasme rare. On lui a prescrit du Palladia en vue de ralentir la progression et des prises de sang régulières.
On lui a aussi suspecté une tumeur au cou mais, généralement, ces tumeurs sont asymptomatiques, se développent lentement et sont non-fonctionnelles. Ce n’était donc pas notre principale source d’inquiétude.
En octobre 2024, nous sommes allés chez le vétérinaire parce que le dernier bilan sanguin suggérait la maladie de Cushing et parce que je voulais voir comment allait son cœur car Miyo semblait avoir de plus en plus de mal à respirer. L’endocardite avait maintenant atteint le stade C. Miyo avait aussi une légère hypertension pulmonaire et des lésions au foie plus imposantes et nombreuses avec une augmentation des foyers nécrotiques. Il devait prendre à vie trois médicaments pour son cœur – y compris des diurétiques donc, durant ses derniers mois, il portait des couches pour chien et un body quand il restait seul à la maison plus de quelques heures.
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Le 20 mai 2025, le volume du foie de Miyo avait augmenté de façon alarmante. Il était devenu trop encombrant pour ses pattes, et il éprouvait beaucoup de difficultés à marcher et emprunter les escaliers. La vétérinaire m’a suggéré de contacter sa vétérinaire spécialisée en médecine interne pour demander s’il devrait reprendre du Palladia pour son foie car je me demandais si c’était parce qu’il avait arrêté d’en prendre que sa santé s’était à nouveau détériorée. À part cela, elle m’a conseillé de me concentrer sur les soins palliatifs et les remèdes naturels, son pronostic vital réservé mais optimiste : 6 mois à 1 an maximum. Je m’y suis agrippée, rassurée, mes peurs en sourdine.
J’ai pris rendez-vous avec la spécialiste en médecine interne mais tout s’est accéléré : graduellement mais rapidement, Miyo a perdu son appétit d’ogre et gardait à peine la nourriture avalée depuis la dernière visite vétérinaire. En même temps, son abdomen semblait de plus en plus distendu et pesant.
Le 7 juin 2025, on a conduit Miyo aux urgences. Il était léthargique, déshydraté, et souffrait d’anorexie aigüe.
Il présentait aussi des symptômes neurologiques et vestibulaires graves : sa tête était penchée vers la droite, ses yeux faisaient des mouvements rapides et involontaires et, à ce stade, il était incapable de se lever de façon autonome, déviant et tombant par terre quand on l’aidait à se mettre debout. Il avait pris l’habitude de faire demi-tour pour raccourcir les promenades, marchait moins loin, moins vite, mais c’était tout : je n’imaginais pas qu’il finirait par perdre l’usage de ses pattes. Ces symptômes pouvaient s’expliquer par une thrombose mais l’équipe vétérinaire a aussi évoqué l’hypothèse d’une tumeur au cerveau. Miyo souffrait de cachexie et d’une sévère atrophie musculaire généralisée.
Les vétérinaires ont effectué une ponction, retirant 1,6 litres de son corps. On a trouvé une énorme quantité de liquide dans son abdomen. Son foie hypertrophié contenait de multiples masses cavitaires et de nombreuses lésions réparties dans tous les lobes.
Les ganglions lymphatiques de l’intestin grêle et les deux glandes surrénales s’étaient élargies aussi, et le rein droit présentait un infarctus chronique. Son taux de globules blancs était trop élevé.
L’excédent de fluide s’était également répandu entre les poumons et la paroi thoracique et principalement autour de son cœur élargi qui devait fournir des efforts supplémentaires pour pomper du sang. Miyo présentait une insuffisance mitrale sévère. Son cœur battait trop vite et faisait des sons étouffés tout comme ses poumons.
Miyo a reçu une supplémentation en oxygène tout au long du processus de stabilisation et a été transféré aux services de cardiologie, médecine interne et neurologie.
24 heures après son admission à l’hôpital, il n’y avait aucun signe d’amélioration. Miyo n’avait pas retrouvé l’appétit et il a été envisagé de placer une sonde pour s’assurer qu’il consomme de l’eau. Il était toujours incapable de marcher et sa respiration restait trop rapide.
À cause de ses antécédents médicaux et de sa situation clinique, des résultats d’imagerie et des multiples comorbidités et une vie de mauvaise qualité et de souffrance que je ne souhaitais certainement pas pour lui, Miyo a été endormi le 8 juin.
C’était de loin l’une des décisions les plus difficiles de ma vie et cette décision m’a hantée. Quand on a endormi Miyo, il me manquait la clarté d’esprit que j’avais espéré ressentir : l’euthanasie était-elle le bon choix ou aurait-on dû attendre l’IRM pour exclure la tumeur au cerveau ? J’aurais été prête pour une chimio ou un traitement révolutionnaire, tout ce qui m’aurait permis de le garder auprès de nous ne serait-ce que quelques moments de plus, tant qu’il pouvait (re)marcher, manger et vivre une belle vie. Cependant, en relisant le rapport, je réalise que c’était le seul choix compatissant possible : son propre corps l’attaquait de toutes parts.
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Miyo a vécu encore trois bonnes années après la chimio, s’en sortant bien mieux que n’importe qui aurait pu le prédire. C’était à la fois une bénédiction et une malédiction qu’il ne pouvait tout comprendre. Il a enduré tous ces maux la tête haute. Un vrai exemple d’endurance.
Ces 3 années ont inclus beaucoup d’échographies, de scanners, prises de sang et autres examens médicaux ; des visites vétérinaires fréquentes ; des nouvelles que j’entendais comme des variantes de « On lui a administré (inintelligible). Il souffre de (inintelligible). On le garde cette nuit pour vérifier ses (inintelligible)… » ; ainsi qu’une rémission, des espoirs, des espoirs perdus, et des soins à domicile sans relâche.
Malgré tout, ces choses n’étaient qu’une petite tâche dans le tableau : contre toute attente, pendant si longtemps, l’état de santé de Miyo restait stable et il ne montrait aucun symptôme si ce n’est de légers troubles digestifs et des signes de fatigue parfois. La cardiologue a confié ne jamais avoir vu un tel cas de toute sa carrière et la spécialiste en médecine interne n’a connu qu’un ou deux cas semblables. Il faisait partie des miraculés, défiant les statistiques, et reposait entre les mains de vétérinaires extraordinaires.
Miyo a mené une vie heureuse qu’il aimait de toutes ses forces. C’est le souvenir auquel je souhaite m’accrocher.
Dans un monde idéal, il aurait vécu dans une maison sans escalier, n’aurait jamais forcé, et ainsi de suite, mais c’était important pour moi de ne pas le surprotéger. Miyo savait comment répondre à ses propres besoins, par exemple en se positionnant instinctivement d’une certaine façon pour amoindrir sa douleur, tandis que j’écoutais avec attention. Je voulais aussi qu’il profite pleinement de la vie au lieu de seulement survivre.
Pour son anniversaire suivant le premier diagnostic de cancer, on a passé la journée dans les bois. Il avait besoin de davantage de repos pour récupérer après mais il a eu la chance de jouer avec un autre chien, de passer des instants de qualité et de partager une glace avec ses proches, de se balader parmi les arbres, et je me souviens avec tendresse comme ses yeux pétillaient de gratitude et de joie.
Moments comiques
Miyo n’avait pas une once de méchanceté en lui. Il avait toutefois un côté canaille et irrévérencieux.
Il était prêt à tout pour la nourriture – essayer d’en chiper directement de la bouche de quelqu’un, se tenant sur ses genoux, ou de celle d’un autre chien ; exécuter en une fois tous ses tours ; se servir directement de nos assiettes. Un jour, il a mangé une assiette entière de faworki que ma mère avait mis deux heures à préparer ainsi que toutes les frites qui attendaient mon frère sur la table. Le truc c’est qu’il était remarquablement doué pour sauter haut et il est possible que le chat avec lequel il a grandi le lui ait appris et l’ait entraîné à marcher sur les tables.
Cette aptitude l’a mis en danger une fois en particulier, quand mon appartement a été inondé. Ma mère était venue me rendre visite ce week-end-là et on a laissé Miyo seul à l’appartement pour environ une heure. Quand nous sommes rentrées, l’eau chaude du robinet de la cuisine coulait à flots. Des objets bloquaient le filtre pour évier, plusieurs centimètres d’eau avaient atteint l’entrée et bien sûr l’eau s’était infiltrée sous les meubles et dans les tiroirs. La lumière rouge de la cuisinière a clignoté pendant des jours. Aujourd’hui encore, j’ignore comment il a réussi à sauter si haut et on avait poussé les chaises, conscientes de sa manie de sauter et aller là il n’était pas censé aller à cause de son anxiété de séparation. On a passé environ 2 heures à réparer les dommages et vidé plus de 7 seaux – pas moins d’une douzaine de litres d’eau. Heureusement que nous n’étions pas sorties pour plus longtemps et quel soulagement de retrouver Miyo en sécurité !
Un jour, avant même que Rocco, le chien de ma sœur, puisse avoir la chance de jouer avec son cadeau, Miyo a réduit le cadeau en lambeaux, les tripes de la peluche à l’air, sous les yeux impuissants de Rocco.
Souvent, quand l’un de nous était debout, Miyo mettait ses pattes sur nos jambes et, de façon adorable mais éhontée, saisissait cette opportunité pour s’étirer et utiliser notre corps comme appui pour son étirement.
De plus, il semblait savoir comment programmer ses pets pour interrompre un moment qui aurait pu être romantique, briser un silence gênant, ou décrisper une réunion de travail virtuelle. Il avait le chic pour empêcher tout moment de devenir trop sérieux ou mièvre.
Lors des promenades, il se mettait à plat ventre chaque fois qu’il voyait des promeneurs avec leurs chiens, rampant tel un commando, parfois caché dans un buisson, puis il se relevait, rapide comme l’éclair, les faisant sursauter. Ou des inconnus voulaient le caresser mais changeaient d’avis en quelques secondes car l’aboiement rauque de Miyo contrastait avec sa bouille toute mignonne. Il en est venu à être considéré comme une petite terreur dans le quartier. Je m’excusais à sa place, tout en retenant souvent un gloussement.
Dans les transports publics, le comportement de Miyo était tout le contraire de celui qu’il adoptait dans la rue. Il était super-calme, laissait gentiment les passagers l’approcher et tout le monde le caresser – sauf peut-être les contrôleurs de train.
Miyo était un paradoxe ambulant de bien d’autres façons.
Il s’est entendu à merveille avec les chiennes tout au long de sa vie mais pouvait être un fauteur de troubles avec les mâles. Même s’il n’était pas du genre à attaquer sans raison, il a été attaqué plus d’une fois. En vieillissant, il s’est énormément adouci. Et il était timide en groupe, notamment dans les parcs canins.
Il détestait marcher dans les flaques boueuses mais s’est un jour jeté dans un étang. J’avais un entretien d’embauche dans la ville de ma sœur et son fiancé, et ils ont emmené Miyo faire un tour durant l’interview. Quand ils sont venus me chercher, Miyo était sur le siège arrière, un essui autour de lui, et ils m’ont raconté l’histoire de comment il a failli se noyer au milieu des cygnes et le compagnon de ma sœur a plongé dans le lac glacial pour le sauver.
Avec ses yeux mélancoliques et ses pitreries, Miyo savait comment faire en sorte que la vie reste haute en couleurs, comment la rendre à la fois légère et profonde, drôle et débordante d’émotions fortes.
Pourquoi la sagesse silencieuse des chiens fait de nous de meilleurs humains
« Voudrais-tu bien m’adopter ? » disait la carte de mon 22e anniversaire. Jointe à elle, la photo d’un visage que j’aimais déjà. Et, d’un coup, j’ai été propulsée dans une vie pleine de joies inimaginables et de nouvelles responsabilités.
Mes sœurs, mon frère et moi avions appris à nous occuper d’animaux dans notre enfance mais il s’agissait là d’une toute nouvelle donne. J’avais 20 ans quand notre chien Gus est mort à l’âge de 19 ans et n’ai pas de souvenir de lui chiot. Cette fois, il était de ma responsabilité d’éduquer un chien et cela ne s’est pas déroulé sans heurts ! J’étais étudiante à l’époque et il me restait un an d’université. Miyo dormait sur mes genoux pendant que je révisais pour mes examens.
Cela a été une période formatrice à de nombreux égards et Miyo a fini par rester à nos côtés pendant 12 ans. J’étais loin de deviner sa sagesse silencieuse et jusqu’à quel point il allait changer ma vie.
Miyo, comme tous les chiens, profitait du moment présent. Les calculs et surréflexions ne faisaient pas partie de sa philosophie de vie. Il accueillait les changements de plans avec gaité et un vrai sens de l’aventure et acceptait d’arrêter de faire ce qu’il faisait, disant Oui à la direction qu’on devait prendre et à ce qu’on devait faire à la place, autorisant la vie à le mener vers ce chemin-ci ou celui-là. J’admirais son ouverture aux surprises, la sérénité qui émanait de lui face à l’incertitude du lendemain.
J’adorais la façon qu’il avait de lever la tête pour mieux sentir le vent sur son visage ou de marquer une pause pour écouter les oiseaux ou sentir une fleur, la façon qu’il avait de considérer tous les êtres vivants qu’il rencontrait. Il a vécu pleinement : il n’a jamais fait de choses spectaculaires, mais je veux dire par là qu’il ne faisait rien en demi-teinte : il maîtrisait l’art de savourer. Miyo ne se lassait pas des choses ordinaires de la vie : chaque promenade était une nouvelle expérience, chaque matin un matin qu’il n’avait pas encore vu et, rien que pour cette raison, exaltant.
Il n’examinait jamais la joie : il la ressentait. Les chiens ne se posent pas de questions existentielles mais nous transmettent une myriade de leçons simplement en vivant, en ouvrant nos cœurs et nos yeux à la beauté du monde et aux choses importantes qu’aucune autre source d’informations n’aurait pu nous expliquer de manière plus éloquente. Les chiens montrent l’exemple, en ne faisant pas grand-chose d’autre que respirer, et démontrent, encore et encore, que chaque minute de chaque heure ne doit pas être à tout prix utilisée pour accomplir quoi que ce soit. Les chiens se contentent d’exister, d’être, et c’est suffisant. Ils peuvent être notre abri contre le monde quand les temps sont durs mais ils nous forcent aussi, avec douceur, à nous y aventurer chaque jour.
Ils sont très instinctifs. Le mot spontanéité me vient à l’esprit et je ne pourrais parler de ce que Miyo m’a enseigné sans mentionner cette qualité qu’il avait en abondance : Miyo était la spontanéité sur pattes. Il voulait entrer dans des véhicules ou maisons qui n’étaient pas les nôtres simplement parce que la porte était ouverte. « Une porte est ouverte, j’y vais, » semblait-il penser. Cela m’amène à croire que – même si Miyo était férocement protecteur envers sa meute bien-aimée, nous défendant même quand ce n’était pas nécessaire et quiconque en dehors de sa meute devait gagner sa confiance – selon lui le monde était un univers amical et chaque lieu un espace sécurisé et accueillant. Et comme il était curieux !
Les chiens aiment les plaisirs simples, mais pour eux aucune joie n’est aussi contagieuse que celle de leurs proches. Si tout va bien dans le monde de leurs humains, ils sont heureux. Ils sont tellement réceptifs, si influençables dans le bon sens du terme : si l’on se montre d’humeur joviale et espiègle et parle d’un ton enjoué, ils se dandinent, frétillent de la queue et sont prêts à jouer, même s’ils ne comprennent pas tout à fait de quoi il retourne. Je trouve cette perméabilité attendrissante et émouvante.
Ils ne savent ou ne se soucient pas de ce à quoi ils ressemblent et ce manque d’exigence par rapport à leur apparence s’applique à nous aussi. Bon nombre d’entre nous regardent leur propre réflexion plusieurs fois par jour – dans des miroirs, leur écran de téléphone, des vitres de voiture et autres. Il ne serait pas juste de qualifier cela de vanité. Le problème résiderait plutôt dans notre croyance profonde selon laquelle être suffisamment beau ou en bonne santé serait une condition préalable pour être aimé.
Miyo avait l’habitude de monter les escaliers en courant après une balade. Quand il est tombé malade et a commencé à vieillir, il était capable de reconnaître ses limites sans honte et attendait d’être porté si besoin. Bien sûr, il ne devait pas me demander de m’occuper de lui mais cela allait de soi que je le ferais. Peu importe son état de santé ou son apparence, il n’hésitait pas à prendre de la place et savait, avec une confiance aveugle, qu’il était digne de recevoir de l’aide et de l’amour.
Ce qui m’amène à peut-être la plus importante des leçons que les chiens nous enseignent : ce que cela fait de donner et recevoir de l’amour inconditionnel. Beaucoup d’entre nous disent qu’ils partagent avec leurs chiens un amour pur, généreux et inconditionnel qu’ils n’ont jamais connu avec un être humain, que les chiens font preuve d’une loyauté inébranlable qu’on ne peut égaler. Plutôt que n’importe quel autre être humain, ton chien te choisirait toi à chaque fois, même si peut-être que personne d’autre ne le ferait, simplement parce que tu es toi.
Nous trouvons naturellement un langage commun dépourvu de silences déconcertants, de rancunes longtemps retenues, d’intentions cachées, de faux-semblants et d’autres barrières qui entravent souvent notre communication d’humain à humain. Avec les chiens, il semble plus facile d’arriver, sans mot dire, à une profonde compréhension mutuelle.
Boussole sûre
Miyo ne m’a jamais demandé d’être quelqu’un d’autre que moi-même. Les chiens partent à notre rencontre là où nous nous trouvons, nous acceptent tels que nous sommes, avec nos défauts et tout le reste, et restent à nos côtés pour traverser joies et chagrins.
Quand je me gavais de nourriture pour engourdir mes émotions, il participait au triste festin. Quand je regardais la télévision, remettant une fois de plus ma liste de choses à faire au lendemain, il s’allongeait près de moi. Il m’a vue m’éprendre d’hommes peu recommandables et ramasser inévitablement les morceaux de mon cœur brisé. Miyo était un protecteur et un consolateur mais n’avait pas beaucoup de patience pour les larmes. Il ne réglait pas les problèmes. Au lieu de cela, il faisait les choses dans un esprit de solidarité.
Miyo était une boussole fiable face à l’incertitude d’une vie nous tirant dans toutes les directions. Réciproquement, il tenait à ses habitudes et comptait sur moi aussi pour que je maintienne une routine quotidienne et des repères sans lesquels il était quelque peu perdu.
Les jours passés en compagnie l’un de l’autre paraissaient se mélanger et peut-être que nos perceptions différentes du temps accentuaient chez moi ce sentiment. C’était agréable d’avoir un espace où les choses basiques, rudimentaires, étaient ce qui importait : être attentive à sa soif, sa faim, sa fatigue et m’assurer qu’il prenait ses médicaments ; prendre plaisir à le regarder et l’entendre boire, manger, dormir ; rester à proximité l’un de l’autre ; aller se promener à telle et telle heure. Cette cohérence me rassurait. La paix établie se faisait souvent ressentir comme la seule constante dans un monde en perpétuel changement.
Quand on passe autant de temps avec un autre être, on finit par se connaître merveilleusement bien – les différents regards et postures et leurs significations, les indices et subtilités – et par construire une forte connexion.
Entre autres choses, je connaissais par cœur les divers tourbillons du pelage de Miyo, son affection particulière pour les caresses et gratouilles entre ses oreilles, à la base du cou, et à la base de sa colonne vertébrale, et la différence entre la façon dont il traînait les pattes quand il était affaibli et la façon dont il les traînait quand il sentait que j’allais partir et qu’il ne voulait pas rentrer pour rester seul à la maison.
Ses yeux curieux absorbaient nos humeurs et tout le reste. Il n’y avait pas moyen de se cacher : rien ne lui échappait.
Le signal (redéposer l’éponge après avoir fait la vaisselle ou, par exemple, mettre la dernière touche à mon maquillage) changeait parfois mais il savait à chaque fois quand je m’apprêtais à quitter la pièce et se mettait sur mon chemin pour m’empêcher de m’en aller. On aurait dit qu’il était sensible à mes moindres faits et gestes, même à distance. Ma mère m’a dit un jour que Miyo est descendu et resté près de la porte d’entrée cinq minutes avant que j’arrive à la maison et insère la clé dans la serrure. Il m’avait sentie approcher.
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Peut-être qu’une personne célibataire sans enfant va particulièrement ressentir le lien avec son propre chien comme étant unique car, au fil des ans, le chien en viendra à remplir les rôles du parent et de l’enfant : vous prenez soin l’un de l’autre, vous offrant protection mutuelle et délicatesse.
Je me sentais constamment tiraillée, à la fois enthousiaste à l’idée de sortir et inquiète et coupable à l’idée de le laisser seul durant des heures. J’avais hâte de prendre l’air et du temps pour moi mais il me manquait à la seconde où je refermais la porte d’entrée derrière moi.
Je considérais Miyo comme mon bébé éternel. Cela pourrait expliquer pourquoi, alors que je savais que c’est normal que nos chiens meurent avant nous, quand il est mort, l’idée de lui survivre ne me semblait pas tout à fait normale.
Sa foi absolue en la bonté de nos intentions envers lui m’a toujours émue. Quand il devait rester à jeun pendant une demi-journée avant un examen médical, par exemple, l’attente ne l’empêchait pas de rester aimant, comme à son habitude ; il l’endurait avec une remarquable patience.
Il nous accompagnait lui aussi dans la maladie. On le surnommait « Miyo, l’infirmier » car, dès que l’un de nous avait des maux d’estomac, de tête, la grippe, ou que sais-je, il se couchait sur la personne de tout son poids, comme pour la soigner, tel un adorable garde-malade.
Je l’ai vu grandir, puis je l’ai vu vieillir, attraper des poils grisonnants, se courber, vu son nez devenir moins lisse et la vieillesse faire son chemin et laisser des traces d’autres façons.
Toutefois ce n’était pas lui et moi contre le monde entier. Miyo était en symbiose avec sa « granny » et sa « tantine » qui étaient ses mamans humaines elles aussi. Quand j’ai quitté le nid familial, j’ai pris Miyo avec moi mais il a été expulsé, pour ainsi dire, de mon premier appartement, puis du deuxième, parce qu’il pleurait mon absence pendant que j’étais au travail, dérangeant les voisins. Il était attaché à la maison où il avait passé les premières années de sa vie et à sa granny dont il est devenu de plus en plus proche avec les années. Il était content de s’éloigner de son foyer de cœur du moment que c’était temporaire : c’est cette maison qu’il tenait à garder, et j’ai dû accepter de partager mon temps entre mon appartement et la maison de mon enfance. J’y allais chaque semaine pour plusieurs jours – la plupart du temps, j’y restais plus longtemps qu’à mon propre appartement.
Gratitude
Je regrette de n’avoir été qu’à moitié présente par moments, de n’avoir pas réduit mon temps passé sur un écran pour en dédier plus à cette simple occupation : être avec lui.
Un autre grand regret est de ne pas avoir su atténuer sa peur des inconnus – nous aurions dû passer plus de temps au milieu de foules, j’aurais dû le présenter à plus de monde et de chiens… – et de l’abandon.
Cela me brisait le cœur de quitter la maison, de le savoir triste en train d’attendre devant la porte, guetter, garder la maison, craindre. Il vivait pour nous. On m’a raconté que sa mère, Lola, la chienne d’un ami de ma sœur, le cachait dans l’armoire, les coins, une grande pile de vêtements sales, peut-être pour le protéger parce qu’il était le plus frêle de la portée, et que parfois elle l’oubliait. Il lui a été retiré tôt aussi – à environ 7 semaines. Peut-être que cela a contribué à sa peur de l’abandon mais les premiers mois avec moi en tant que gardienne étaient clés et j’aurais voulu faire mieux.
J’ai essayé différentes choses. Mettre en fond sonore de la musique relaxante pour chiens pendant un petit temps. Prendre des cours d’agility pour le sociabiliser et l’aider à mieux écouter. Demander de l’aide auprès d’une comportementaliste. Une des choses que j’ai mises en œuvre était d’adopter un comportement aussi serein que possible quand il était temps de partir, sans me précipiter ou faire tout un plat d’un au revoir, afin qu’il absorbe mon calme plutôt que mon stress. Rien de cela n’a réellement aidé.
Un des exercices d’agility consistait à se cacher derrière un mur – s’agissait-il de bottes de foin empilées ? Je n’en suis plus sûre. Miyo devait attendre calmement jusqu’à ce qu’on se retrouve. Aujourd’hui j’aimerais pouvoir inverser les rôles, que ce soit lui qui disparaisse avant de réapparaître et qu’on soit à nouveau réunis dans une sorte de câlin festif.
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En même temps, j’avais conscience de ce que j’avais quand je l’avais, et de cela je suis contente. Parfois, je le regardais à l’autre bout de la pièce et le trouvais si mignon que je me dépêchais de le couvrir d’urgence de baisers, mon cœur débordant d’amour. Je le couvrais aussi de « je t’aime plus que tout au monde ».
En relisant les carnets de gratitude gardés ces dernières années, j’ai pleuré, frappée par l’omniprésence de Miyo.
Les mêmes choses revenaient : sa tendresse, sa spontanéité, son amour ; les retrouvailles après le travail, après 24 heures, 48 heures ; passer la journée avec lui, être près de lui, le savoir à la maison, à l’abri, heureux ; sa grande complicité avec « granny » ; le regarder jouer avec une immense joie ; entendre son ronflement apaisant, plongé dans un sommeil profond ; avoir la chance de pouvoir lui faire des bisous et le câliner ; le voir chercher ma présence, le voir heureux de revoir le reste de ses humains préférés. Parfois j’écrivais simplement « Miyo », un cœur dessiné à côté ou sur le « i ». Pas un jour de ma vie ne pouvait être entièrement mauvais tant qu’il en faisait partie.
La dernière entrée date du jour précédant sa mort, le 7 juin : une liste inachevée, une puce en forme d’étoile pour marquer la suite de l’énumération avec rien à côté. Le temps s’est arrêté ce jour-là.
Quelques semaines avant ce jour, ma reconnaissance pour lui et envers la vie emplissait mon journal. J’ai écrit que je l’ai trouvé vif en rentrant, on a partagé de la nourriture, j’espérais pouvoir continuer à plonger mon regard dans le sien aussi longtemps que possible. J’aimais avoir Miyo à mes côtés, pouvoir être en sa présence et voir son adorable frimousse et ses grands yeux curieux. Et j’ai aimé voir sa joie quand je lui ai offert son dernier jouet – un phoque en peluche avec lequel je continue de partager mes nuits chaque fois que je rends visite à ma mère et reste dormir dans la maison de mon enfance.
Derniers moments
Les jours qui ont précédé son décès, il s’est roulé sur le tapis, a dormi le ventre à l’air, transporté des fines branches et bâtons lors de promenades, ce qu’il n’avait pas fait depuis un bon moment. Ce regain de vitalité m’a laissé croire en un second souffle, une rémission. Était-ce ses derniers cadeaux pour nous ? S’accrochait-il à la vie ?
Les chiens le sentent-ils, quand vient le moment de partir ? Miyo a attendu notre retour d’un voyage familial en Suède pour permettre à son corps de lâcher. Il est mort une semaine plus tard, le dimanche de Pentecôte.
Après notre dernière balade ensemble, je lui ai enlevé une tique. J’avais acheté des crochets à la pharmacie et pris soin de les garder pour plus tard : c’était la saison. Je ne savais pas qu’il ne serait plus là en été. Puis, ce jour-là, je me suis allongée sur son matelas orthopédique, lui faisant signe de me rejoindre, pour m’accrocher à sa présence encore un petit peu avant de retourner à mon appartement.
Quand on avait une consultation vétérinaire prévue, je lui prenais un petit sachet de nourriture pour qu’il puisse grignoter sur le chemin du retour. Cette fois aussi, nous avions préparé son retour de la clinique. J’ai vu un couple heureux et soulagé de rentrer à la maison avec leur chien et j’ai pensé aux fois où j’avais pu le faire moi aussi, avec un pressentiment que je pourrais ne pas avoir cette chance, cette fois. Je me suis rappelée des mots de la vétérinaire après sa deuxième opération pour hernie discale : « Bonne nouvelle ! Miyo a de l’appétit, marche, trottine même… vous pouvez le chercher plus tôt que prévu ! » J’avais fini par croire qu’il était invincible : il rebondissait toujours, pourquoi serait-ce différent cette fois ?
Le week-end où Miyo a été hospitalisé, rongée par l’angoisse, je n’ai fait qu’attendre la sonnerie de mon téléphone, espérant le meilleur, envers et contre tout. Le miracle n’a pas eu lieu, pas cette fois. Les spécialistes ont appelé l’un après l’autre et leur avis était unanime : vous devez vous préparer au pire.
Je savais que ses jours étaient comptés, que tout ce qu’on a eu après la chimio n’était que du bonus, qu’on se devait d’accepter de bon cœur ce qui nous était offert. Malgré tout, quand le moment est venu de dire au revoir, je me suis sentie prise de court. J’avais craint ce moment pendant si longtemps, me demandant comment la fin allait arriver et balayant les scénarios effrayants de mon esprit, et voilà que le moment était arrivé.
Sa tête était près de la mienne, comme elle l’a toujours été lors des contrôles routiniers quand je le tenais avec douceur et le câlinais, lui murmurant que j’étais juste là, que j’étais fière de lui, qu’il était un chien tellement courageux.
Je l’ai tenu, caressé, embrassé, remercié et lui ai dit que je l’aimais, encore et encore jusqu’à ce que mes mots deviennent flous et qu’il ne m’entende plus. J’espère qu’il a pu ressentir le déferlement d’amour de la part de toute la famille et qu’il savait qu’on a fait tout ce qu’on a pu pour le garder à nos côtés le plus longtemps possible.
On a regardé sa respiration ralentir et cesser. Un battement de cœur plus tôt, un souffle plus tôt, il était en vie. On l’a laissé là où il se trouvait et je me suis attardée près de la porte quelques secondes, observant son dos, ce plaid qui n’était pas le sien, la peluche qui était comme une version plus grande de son tout premier jouet – un canard ou une oie, je n’en suis plus sûre. Des petites choses pour amortir le choc mais qui rendaient le tout plus déchirant encore, ce mariage entre innocence et mort. J’ai attendu qu’il se retourne mais bien sûr il ne s’est pas retourné.
Le dernier bonjour, les dernières caresses, le dernier…, la dernière… La première nuit sans lui dans ce monde. Le premier matin : se réveiller et oublier, l’espace de quelques secondes fugaces, qu’il n’est plus là. Le premier été sans lui.
Vide étrange
C’est étrange, lorsque notre monde vient de s’écrouler, que tout autour de nous continue de tourner comme si de rien n’était. Les chiens, grâce à leur expansivité et leur joie infectieuse, élargissent notre vie entière et, quand ils s’en vont, les jours semblent rétrécir, dépouillés d’une partie essentielle.
Le rythme qu’on s’était créé m’était devenu si familier que, quand il est parti, tout dans ma vie me semblait étranger. J’avais l’habitude de planifier mes jours et semaines en fonction de lui et, pour une fois, avais trop de temps entre les mains. J’apprends encore à me débarrasser de vieux réflexes automatiques : pas de précaution à prendre pour éviter à Miyo de tomber dans les escaliers, pas de promenade trois fois par jour. Je peux porter du parfum – Miyo était hyper sensible aux odeurs très parfumées.
La maison à présent vide de lui n’est plus autant qu’avant un chez-soi. Les plafonds semblent trop hauts, les pièces trop grandes pour héberger le lourd silence qui s’est installé. Il y a aussi le vide à l’intérieur, les signes physiques du deuil, la douleur au cœur et à l’estomac. Et puis l’incapacité à parler de la perte sans trémolos dans la voix.
Miettes chéries
Ce qui reste fait mal et réconforte – le bois apparaissant sous la peinture sur la porte de la salle à manger qu’il grattait quand elle était fermée ; le polaroïd où il découvre la neige pour la première fois, toute sa vie devant lui, un instant gelé dans le temps… Je ne suis pas prête à m’attarder sur ses photos mais c’est une consolation de savoir qu’elles sont là.
La nuit où j’ai dit au revoir à Miyo, j’ai dormi avec sa couverture et sa bouillotte. Je les ai senties afin d’imprimer son odeur dans ma tête. J’ai gardé ses vieux jouets déchiquetés, ses plaids, ses bols lavés, son harnais, son carnet de vaccination, son passeport. Je ne peux me résoudre à jeter une seule de ses affaires. Pourtant je sais qu’avec le temps elles sentiront de moins en moins comme lui, que je continuerai à le perdre bribe par bribe.
Miyo a été incinéré dans un endroit paisible proche de la nature et, alors que mon frère me conduisait au crématorium, une partie de moi s’imaginait qu’on était en chemin pour aller lui rendre visite, qu’il avait simplement déménagé. Me le représenter dans la chambre froide était difficile, alors j’étais contente qu’il n’y soit plus. Avec maladresse, j’ai pris le sac préparé à l’avance contenant ses cendres dans une urne en mosaïque, le certificat d’incinération individuelle, et un cadre avec son empreinte et une petite touffe de ses poils blancs, noirs, couleur sable. De retour dans la voiture, je n’ai pu retenir le torrent de larmes coulant sur mon visage. C’était comme s’il venait de mourir une deuxième fois. Douze ans de vie et d’amour contenus dans des boîtes dans un sac.
Soudain, ces choses matérielles deviennent des rappels d’un passé ensemble que je chérirai pour toujours, de précieuses miettes de réconfort.
Une lettre d’amour pour toi
Quand des personnes s’enlaçaient, Miyo se plaçait entre elles pour participer à l’étreinte ; quand quelqu’un jouait en tête-à-tête avec un autre chien, il s’incrustait, s’invitant lui-même. À une fête d’anniversaire ou un grand dîner familial, il restait à table avec tout le monde, même si ses paupières s’alourdissaient de sommeil et que le canapé à quelques mètres aurait été une option plus confortable.
Miyo était un adorable pot de colle. Il ne supportait pas de rester seul ou d’être mis à l’écart. Donc ce ne serait que justice de conclure ce post en m’adressant à lui.
Mi, merci pour ces 12 années merveilleuses en ta présence. Si je pouvais les revivre, je le ferais sans hésitation. J’aimerais avoir ne serait-ce qu’un jour de plus avec toi, même si à la fin de ce jour je n’aurais toujours pas eu assez de toi. Tu me manques tellement…
J’espère que le paradis est un endroit aussi magique qu’on aimerait se l’imaginer, que tu as retrouvé Murr (Nuage), Robbie, Baloo, Pepito, Kiah, Lola, et a rencontré Milka, Gus, papa… Quand je vois un chien courir à en perdre haleine, filer comme le vent, je pense à toi, et j’espère qu’à présent tu es tout aussi libre et heureux.
Tu te souviens de ton premier écureuil en peluche, le premier jouet avec lequel tu as joué, refusant de le lâcher, même pour boire ou manger ? Je n’ai pas pu m’empêcher de le voir comme un clin d’œil de ta part quand j’ai aperçu deux écureuils au petit matin un jour alors que je pensais à toi. Je n’en avais pas vu depuis si longtemps. J’aimerais penser que tu veilles sur moi, que tu peux changer de forme, habiter à nouveau de façon temporaire une réalité plus terrestre avant de retourner dans ta maison céleste, qu’à un moment tu es un écureuil et l’instant d’après un pigeon ou un papillon, que c’est toi qui te caches derrière un coup de chance, un heureux hasard, une rafale de vent espiègle, une lune particulièrement lumineuse, un coucher de soleil à couper le souffle.
Était-ce toi, sur le chemin du retour à la maison ? Après qu’on s’est dit au revoir, Shin a dit « hé, regardez le soleil ». Il commençait sa descente et je n’avais jamais rien vu de tel : un soleil rouge vif sur un ciel clair. Je suis sûre qu’il existe une explication rationnelle, que c’était sans doute dû à la fumée provenant des feux de forêt outre-Atlantique. Malgré tout, je ne peux me passer de pensées magiques pour le moment.
Avant je me demandais : Comment te débrouilleras-tu au paradis, quand je ne serai plus à tes côtés ? Qui prendra soin de toi là-haut ? Je sais que c’est ridicule. Et je sais que je ne te trouverai plus sous forme tangible dans cette vie. Pourtant, quand je pousse la porte d’entrée de notre maison familiale, une partie de moi croit encore que tu apparaîtras soudain derrière elle.
Je te verrai, dans tous les parcs où on a marché ensemble, dans chaque animal qui te ressemble, dans l’apparition fortuite d’un arc-en-ciel pendant que je rince la vaisselle dans l’évier. Je t’entendrai dans l’aboiement d’un autre chien.
Mon cœur continuera de te porter partout où je vais, car je te promets de t’y garder bien au chaud jusqu’à son dernier battement. Ceci n’est pas la dernière fois que je te parle avant qu’on se revoie, alors laisse-moi juste te dire à plus tard. Je ne cesserai jamais de t’aimer.




